Le hatha yoga moderne – un yoga de fiction

 Par Christian Möllenhoff – publié le 29 juin 2012


Le hatha yoga moderne – un yoga de fiction
Quel est le lien entre les styles contemporains de hatha yoga, qui sont devenu un tel phénomène de mode, et les traditions spirituelles de l’Inde ? En y regardant de plus près, on se rend vite compte qu’ils n’ont pas grand chose en commun !

Ce qui est peut-être encore plus surprenant, c’est que la connexion entre ce qu’on appelle « hatha yoga » aujourd’hui et le hatha yoga des écritures anciennes est tout aussi ténue, voire inexistante. Ces pratiques modernes, que l’on présente souvent comme héritées d’une longue lignée de sages, ont en vérité été inventées très récemment, il y a quelques décennies, et sorties de leur contexte d’origine.

Les caractéristiques du yoga moderne
Le « yoga » qui est couramment pratiqué autour du monde travaille principalement avec le corps. Des postures et des mouvements dynamiques sont utilisés pour étirer et tonifier les muscles, pour développer souplesse et force. Comme toute série de mouvements exécutés en conscience, ces exercices ont un effet positif sur le corps, et un effet plutôt relaxant sur l’esprit. Mais la plupart du temps, cela s’arrête là.

Le yoga aux milles noms
On englobe généralement sous le nom de « Hatha Yoga » tous les styles de yoga postural, déclinés en sous-catégories avec de nombreuses options. De nouveaux arrivants débarquent chaque année sur le marché du bien-être, avec des styles de plus en plus exotiques, afin d’être compétitif pour capter l’attention des consommateurs. Les noms de ces nouveaux styles s’inspirent soit de la personne qui a créé le style en question, soit d’un mot en sanskrit pour donner une allure d’authenticité.

L’authenticité est un concept central pour lancer et consolider un style, en jouant avec la naïveté occidentale sur la spiritualité indienne. Les studios Bikram, qui proposent des cours très acrobatiques, relient leur enseignement à un gourou mystérieux, Babaji. Pattabhi Jois a choisi le nom de « Ashtanga Yoga », en référence au yoga aux huit piliers décrit dans les Sutras du Yoga de Patanjali.

On en arrive donc à une question légitime : jusqu’à quel point les pratiques modernes sont-elles en harmonie avec leurs supposées racines, et combien en avons-nous, consciemment ou inconsciemment, inventée ?

Le hatha yoga dans la littérature d’origine
Ce que les écritures décrivent n’a pas grand chose à voir avec ce qui est désormais pratiqué. On en retrouve peu d’éléments dans un studio de yoga contemporain, qu’il soit d’appartenance Bikram, Ashtanga, Iyengar ou autre. C’est parce que dans les textes sur le hatha yoga, il n’y a presque pas de postures.

Même si le yoga, suspicieux du mot écrit, se transmet traditionnellement à l’oral, une quantité impressionnante de textes a été produite à son sujet. La partie hatha ne représente qu’une part minime du yoga ; il n’y a donc qu’une poignée de textes qui se concentrent sur ce sujet. Si vous n’avez pas accès à quelqu’un qui peut vous initier pour vous permettre de faire l’expérience directe du hatha yoga, ces textes permettent de comprendre de quoi il s’agit, et la place que le hatha yoga prend dans la tradition yoguique. Les plus connus sont le Hatha Yoga Pradipika, la Gheranda Samhita, Shiva Samhita, et surtout, Goraksha Paddhati.

Probablement le plus ancien manuel du hatha yoga, Goraksha Paddhati est attribué à Goraknath en personne. Fondateur de l’ordre Nath, celui-ci est souvent considéré comme le créateur du hatha yoga. En 200 stances, ou vers, sont expliqués divers aspects et pratiques de yoga. A la grande surprise de la plupart des praticiens occidentaux, il n’y a que quelques stances qui parlent de postures – établissant rapidement que la seule posture importante est celle de la méditation.

Le reste, c’est-à-dire 97,5 % de l’ouvrage, s’intéresse au contrôle du souffle, à la concentration, au son intérieur et à l’utilisation de mantras, à la visualisation, à la méditation, et à l’anatomie psychique de l’être humain. Et c’est pareil pour les autres textes de source sur le hatha yoga !

Ce n’est pas non plus les Upanishads qui justifieront l’asana gymnastique comme principale pratique du yoga. C’est encore moins le cas des Sutras du Yoga, d’où Patthabi Jois a tiré l’appellation Ashtanga Yoga : seule une microscopique portion est dédiée à la posture. Dans les Sutras du Yoga, comme dans les autres manuels de yoga, « asana » signifie l’assise, la posture de méditation, la fondation à partir de laquelle on peut entamer un voyage vers l’intériorité.

« La posture doit être stable et confortable. »
Yoga Sutras de Patanjali 2:46

Le nom
Le nom de « Hatha Yoga » a plusieurs sens, qui permettent de mieux comprendre ce dont il s’agit. Ha signifie soleil ; tha signifie lune. Cela fait référence aux courants opposés, mentaux et physiques, qui voyagent dans ida et pingala nadi. Ces deux méridiens d’énergie se croisent au niveau des chakras principaux, situés le long de sushumna, le méridien central, en parallèle de la colonne vertébrale. Lorsque l’énergie se répartit dans ces nadis, la kundalini, qui se love au niveau du sacrum, se réveille et nourrit le passage central. Dans le hatha yoga, l’énergie ainsi libérée est un moyen de dépasser les limitations de l’esprit.

Une autre référence symbolisée par le nom est amrit, le nectar d’immortalité. Le hatha yoga enseigne qu’amrit, en temps normal, coule de Bindu (le pôle de la lune), au sommet du crâne, passe par Vishuddi, avant d’atteindre le foyer gastrique de Manipur (le pôle du soleil). En inversant ce cheminement par des techniques bien précises, amrit est redirigé vers les chakras supérieurs.

Ainsi, l’appellation et les écritures le clament haut et fort : le hatha yoga, c’est le yoga de l’énergie psychique.

Quand le début devient la fin
Au mieux, les versions modernes du hatha yoga sont une préparation très utile aux pratiques véritables décrites dans les textes. Pour la plupart d’entre nous, cette préparation est nécessaire pour atteindre l’immobilité nous permettant d’explorer des techniques plus subtiles. Au pire, le hatha yoga moderne est équivalent à une séance de sport. Il n’y a rien de mal à ça, si c’est ce que vous recherchez. Ca fait plutôt du bien, en général !

Telle motivation, tel résultat
Les gens qui « font du yoga » espèrent santé, bien-être. Et ils l’obtiennent. C’est pour cela que cette pratique a un tel succès.

Mais le bien-être n’a jamais été le but du hatha yoga : ce n’est qu’un effet secondaire. Le hatha yoga utilise les énergies psychiques pour entrer en état modifié de conscience, pour permettre à ceux qui le pratiquent d’atteindre une expansion de conscience par l’exploration intérieure.

Par cette exploration, à force de temps et d’un peu de chance, la vraie nature humaine et le rôle de l’être humain dans le grand tout cosmique sont révélés. Le yogi qui connaît sa place dans l’univers devient un acteur puissant dans le monde, tout en restant détaché des choses de ce monde, corps inclus.

Le contraste est frappant. Ainsi, lorsque la motivation, l’intention, la pratique et le résultat sont si différents, on est en droit de se demander si le hatha yoga comme phénomène moderne et les pratiques authentiques ne partagent finalement qu’un nom…

Remerciements :
Deborah Cukierman, pour la traduction.

A propos de l’auteur
Christian Möllenhoff est suédois, il habite en France depuis 2010. Professeur de yoga et de méditation, formateur d’enseignants, il est connu pour ses longues séances et sa pédagogie des plus rigoureuses. Sa connaissance approfondie confère à son enseignement puissance et authenticité. Christian est le professeur principal de l’école Yoga & méditation Paris et le créateur du site Forceful Tranquility où il dispense ses cours en ligne.