Mon stage de trois mois

Par Siva Jyoti – Publié le 17 juin 2014

Rides sur l'eau du lac à coté de l'ashram

Le lac à coté du centre de retraite Håå en Suède. Les rides sur l’eau transforme la réflexion des arbres.

La découverte
J’ai commencé à fréquenter l’école Yoga & Méditation Paris en 2010. Au début je me limitais aux cours hebdomadaires, puis j’ai intensifié ma pratique – via les stages de weekend et ceux de cinq jours. Désireux de contribuer au projet et de me rapprocher des professeurs, j’ai aidé l’école à titre bénévole en faisant du karma yoga.

Un jour, alors que je travaillais avec Christian, le fondateur de l’école, il m’a fait une proposition inattendue : partir avec lui dans les Pyrénées. Il allait faire une retraite d’une semaine pour intensifier sa pratique et il avait besoin d’une autre personne pour faciliter la partie logistique. Plein d’enthousiasme, j’ai accepté.

L’expérience s’est avérée difficile. Nous étions deux dans un centre conçu pour 20. Il faisait non seulement très froid, ce qui ne semblait pas déranger Christian, mais l’austérité du lieu, l’isolation dans les montagnes et l’intensité de la pratique étaient bouleversants. Néanmoins, j’étais fasciné.

Lors de cette retraite, j’ai demandé à Christian s’il pouvait me conseiller un endroit où faire des retraites plus longues, tout en conservant cette attitude et cette rigueur. J’ai alors entendu parler pour la première fois du stage de trois mois proposé par l’ashram de Håå en Suède.

Christian m’a expliqué que trois mois étaient un minimum pour apprendre en profondeur les techniques de sa lignée et que Swami Janakananda, le fondateur de l’ashram, était l’un de rares maîtres à continuer cette transmission de façon traditionnelle. J’ai aussi appris que le stage incluait une période de silence de trente-trois jours, ainsi qu’une initiation à une discipline ancestrale nommée Kriya Yoga.

La décision
Ce court échange m’a profondément touché. J’ai commencé à me renseigner sur ce stage, son lieu, sa tradition et son héritage. Cette retraite semblait être un véritable challenge, par son rythme intensif et ses longues journées de pratique. Le tout dans un ashram situé en pleine forêt suédoise… L’environnement idéal pour ce genre d’expérience !

D’autres questions cependant me taraudaient, venant tempérer et tester ma motivation. Pourrai-je partir pour si longtemps ? Serai-je à la hauteur ? Comment faire avec mon travail et ma famille, sachant que je ne pourrai avoir aucun contact avec l’extérieur durant toute la retraite ? Mon niveau d’anglais, la langue parlée pendant le stage, sera-t-il suffisant?

Je n’étais pas pressé, ayant l’impression qu’une expérience si importante méritait de bien se préparer. Toutefois, une graine était semée en moi; j’ai progressivement intensifié ma pratique.

Plus de deux ans après cette première retraite dans les montagnes, je me suis inscrit au stage de trois mois sur le site web du centre de Håå.

La préparation
Christian m’a donné de précieux conseils. Sans me révéler ce qui m’attendait, il a souligné les enjeux et l’attitude à adopter par un élève qui s’apprête à effectuer une longue retraite. Il a insisté pour que je suive plusieurs cours par semaine à l’école et que j’augmente graduellement mon temps de pratique personnelle à la maison.

Ainsi, petit à petit, des postures aux exercices de respiration, des techniques de concentration à la méditation, j’ai intensifié ma pratique. Semaine après semaine je découvrais que les minutes devenaient aisément des demi-heures, voire plus, jusqu’à pratiquer quelques heures tous les jours. Cette préparation a été une période précieuse de découverte et d’approfondissement. Je me sentais prêt. Je ne voulais qu’une chose : partir !

L’hésitation
Parfois des obstacles inattendus se manifestent à l’improviste. Peu de jours avant mon départ, alors que j’étais en train de préparer ma valise, j’ai ressenti une douleur intense à la main gauche. Une demi-heure plus tard, il m’était presque impossible de fléchir l’annulaire et l’auriculaire. Je connais bien cette douleur : deux ans auparavant, une tumeur bénigne opérée à temps avait quasiment paralysée ma main.

J’ai paniqué. Pourquoi maintenant, alors que tout se déroulait parfaitement ? J’ai obtenu une consultation d’urgence avec mon médecin. Le jour même, comme par miracle, il a pu réaliser une IRM. J’étais probablement en train de faire une récidive. Mon médecin m’a prescrit une thérapie étalée sur plusieurs semaines, sans me cacher la possibilité d’une nouvelle opération. Je l’ai regardé avec hésitation : mon vol pour la Suède était prévu le lendemain !

Je suis rentré chez moi, bousculé. Si la douleur n’avait été si forte, j’aurais cherché conseil dans le sommeil. J’ai appelé Christian pour lui dire que j’aurais peut-être à annuler mon voyage. Il m’a suggéré de le voir comme un défi : « Si tu veux vraiment faire le stage, ça va s’arranger. »

Paysage suèdois couvert de neige.

Lorsque la retraite commence, le paysage autour de l’ashram est couvert de neige.

L’arrivée et le groupe
Le stage compte une bonne trentaine de participants. Nous arrivons tous ensemble à Håå, un beau jour de janvier. L’accueil à l’ashram est chaleureux et informel. Je découvre la chambre qui sera mon nouveau chez moi pendant les prochains mois.

Les autres participants viennent surtout de Scandinavie, mais il y a aussi un Américain, un Allemand et une Espagnole. La plupart sont jeunes, entre vingt et trente ans. Deux personnes se distinguent :
André, un Norvégien souriant au rire contagieux, venu faire le stage pour la cinquième fois. Physiquement, il est en très bonne forme ; j’apprends avec surprise qu’il a plus de cinquante ans. Je lui en aurais plutôt donné 35 ! On me dit que quand il était jeune, il a eu un accident : il s’est cassé une grande partie du squelette en chutant de dix mètres sur le béton. Le yoga l’a aidé à se rétablir. Il ne garde aucune trace visible de l’accident.

Wini, une gentille Danoise d’environ soixante dix ans, pleine d’énergie et de vitalité. J’apprends qu’elle a participé à l’un des premiers stages de trois mois dans les années soixante-dix, et qu’elle fut l’un des premiers disciples de Swami Janakananda. Aujourd’hui, elle est un des professeurs confirmés de l’école. Son enthousiasme rayonnant influence tout le groupe.

Le début du stage
Rapidement le rythme de la retraite remplace nos anciennes habitudes : réveil tôt le matin, asana et pranayama avant l’aube, yoga nidra et méditation avant le déjeuner. Sans oublier le karma yoga – quelques heures d’activité physique, qui vont de tâches ménagères au travail dans le jardin, les champs ou les écuries. Les journées sont longues, intenses et pleines de surprises. Les soirées alternent kirtans – chants méditatifs – et méditations.

Je suis ravi. Mais la nuit, je me réveille toutes les dix minutes à cause de ma douleur à la main. Dans la salle de yoga comme en dehors, il y a beaucoup de choses que je ne peux faire aussi correctement que je le voudrais. L’équipe de l’ashram et Swami Janakanada font ce qu’ils peuvent pour m’aider. Je doute cependant souvent de pouvoir continuer jusqu’au bout et j’ai peur d’être renvoyé.

Coucher du soleil pendant le stage du trois mois 2014.

Coucher du soleil au dessus de la forêt.

Pas des vacances
Très vite, le groupe découvre qu’une retraite de yoga ce n’est pas des vacances. La qualité des techniques et l’authenticité de leur transmission demandent non seulement un engagement sérieux, le respect des règles et une confiance dans l’enseignement et les professeurs, mais aussi d’abandonner ses arrière-pensées et ses vieux préjugés.

Toutes les activités sont obligatoires ; quelques élèves s’aperçoivent qu’ils ne sont pas à l’aise avec la vie en ashram. Certains rentrent chez eux, alors que d’autres se découvrent chaque jour de plus en plus heureux et enthousiastes.

Moi, je me sens tout simplement à la maison, comme entouré par une grande famille qui partage une vie simple. Je pratique et j’observe, je découvre à chaque instant ce que c’est que le yoga.

Le milieu du stage
L’hiver suédois est rude, la nature sublime. Dans le silence de ces forêts tapies sous la neige, notre petit groupe hétérogène se prépare pour l’apogée de la retraite : l’initiation au kriya yoga.

Nous avons purifié notre corps, calmé notre mental et forgé notre motivation pendant plus d’un mois. Nous ne savons pas si nous sommes prêts à recevoir cette initiation, mais nous ne pouvons pas non plus attendre davantage. Devant nous : le mystère d’une pratique méconnue, et la certitude que quoi qu’il se passe, aucun de nous ne sera plus comme avant.

A l’ashram, on ne parle pas des kriyas avant l’initiation, et après non plus. Voilà toute la différence entre la théorie et la pratique, entre la curiosité pour une connaissance vide et la dévotion à une technique, et à sa répétition, jusqu’au véritable apprentissage.

Durant la période de silence, l’intensité augmente encore. Nous sommes devenus sensibles aux processus psychiques intérieurs, aux jeux des pensées et des idées, ainsi qu’à l’énergie subtile. Nous ne pouvons pas échapper à nous-mêmes, à l’expression de nos personnalités. Face à cette transparence, il nous faut apprendre à nous accepter et nous respecter.

Trente-trois jours de silence peuvent sembler interminables si l’on y résiste. Sans parler, sans lire, sans écrire, sans nouvelles du monde extérieur à l’ashram depuis près de deux mois, d’autres élèves quittent la retraite. Trouver des raisons d’abandonner n’est pas difficile.

Les chaises vides dans la salle à manger se multiplient, mais cela semble presque accroître la motivation de ceux qui restent. Je vois dans les yeux de mes amis une énergie, une ténacité et une fermeté inébranlables. La retraite touche à son paroxysme et notre sadhana continue.

La fin du stage
Nous sommes début avril, la nature commence à s’éveiller. Lorsque je parcours le sentier qui relie la maison où j’habite de la résidence principale où se trouve la grande salle de yoga, je découvre les lueurs de l’aube.

Le grand feu.

Le feu que nous avons allumé le soir de l’équinoxe du printemps.

Le soir de l’équinoxe de printemps, nous allumons un feu. Le plus grand que j’ai jamais vu de toute ma vie. En levant les yeux au ciel, je découvre la nouvelle lune, Je n’ai pas emmené de calendrier avec moi pour vivre le plus librement possible cette retraite, mais j’ai toujours adoré regarder le ciel nocturne, et j’ai gardé à l’esprit que la retraite se terminerait peu de jours après la troisième pleine lune.

Nous avons recommencé à parler. L’initiation aux kriyas est terminée ; nous avons tous l’impression d’avoir vécu quelque chose de rare et de précieux.

Après trois mois sur place, je connais par cœur tous les petits sentiers bordés de pins aux parfums de résine. La période de silence m’a fait un cadeau inattendu, a mille lieux de ce que je pensais être la pratique de yoga : je sais dessiner. J’en suis le premier surpris, en feuilletant l’album rempli de dizaines et de dizaines de dessins en tout genre, commencés presque pour passer le temps au début de la retraite. C’est vraiment moi qui ai fait tout ça, moi qui n’ai jamais pris un crayon en main depuis l’école ?

Le retour
La vie à Paris a repris son cours habituel. Mais je me sens si plein d’énergie, concentré et présent à ce que je fais ! De Suède, j’ai ramené non seulement de l’énergie en abondance et des techniques qui peuvent éclairer la vie, mais aussi une expérience dont le souvenir restera pour toujours en moi comme un point de référence.

Maintenant je connais la vie d’un ashram, la joie et la difficulté de la pratique, les contraintes et la discipline, mais aussi la vitalité et l’inspiration qui en découlent.

Et ma main, comment va-t-elle ? Cette question fut la première qui me fut posée à l’issue de la période de silence. Je vais y répondre avec les mêmes mots que ce que j’ai utilisés alors : très bien !

Remerciements :
Réjane Ereau, pour la relecture.