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Démystifier le brahmacharya – Guide de la retenue en yoga

Symbole de brahmacharya

Le brahmacharya est souvent présenté comme une règle simple : pour progresser en yoga, il faudrait se retenir sexuellement. Certains affirment que l’éjaculation fait perdre de l’énergie, que la sexualité freine la clarté mentale ou détourne de l’éveil spirituel. Mais que disent réellement les textes, la science et l’expérience vécue ? Entre tradition, données biologiques et pratique contemporaine, il est temps de démystifier la retenue sexuelle en yoga.

Qu’est-ce que le brahmacharya, vraiment ?

Célibat ou alignement ?

Le brahmacharya est généralement compris comme la retenue sexuelle ou le célibat dans le yoga.

Pourtant, comme c’est souvent le cas dans la philosophie du yoga, ce mot porte plusieurs niveaux de sens. Dans les Yoga Sutras, l’un des textes classiques les plus influents du yoga, le brahmacharya apparaît comme l’un des yamas — les fondements éthiques propres à cette école. Il y est souvent interprété comme le fait de vivre en alignement avec Brahman, la réalité ultime.

Brahman = réalité ultime ou âme universel
Charya = conduite, manière de vivre

Dans cette perspective, le brahmacharya signifie une conduite alignée avec la vérité la plus élevée.

En raison de cette étymologie, beaucoup soutiennent que réduire le brahmacharya au seul célibat est un malentendu. Pourtant, à travers l’histoire du yoga, le terme en est venu à désigner la retenue sexuelle dans de nombreuses traditions. Les deux interprétations coexistent, car le yoga lui-même s’est transformé au fil des siècles. Il n’existe pas de définition unique et universellement acceptée par toutes les écoles.

La retenue sexuelle dans les traditions spirituelles

La retenue sexuelle n’est pas propre au yoga. On la retrouve dans de nombreuses traditions religieuses et contemplatives, qu’il s’agisse des courants monastiques hindous, du bouddhisme, du sacerdoce chrétien ou encore de l’ascétisme jaïn.

Historiquement, la sexualité y a souvent été associée au monde profane. Le désir sexuel était perçu comme un facteur d’attachement, un renforcement de l’identité individuelle et un ancrage dans la sphère familiale et sociale. Dans cette perspective, la famille, la reproduction et l’engagement affectif intensifient l’inscription dans le monde — et constituent, selon certains points de vue, un obstacle au contact avec le divin.

La retenue a ainsi, dans de nombreuses traditions, été idéalisée comme une manière de se rapprocher de la réalité ultime. Pourtant, l’histoire montre que l’absolutisation de cet idéal peut engendrer des tensions intérieures et des dérives, produisant souvent davantage de conflit que d’harmonie.

Pourquoi la retenue sexuelle s’inscrit dans la logique yogique

Le yoga nous invite sans cesse à aller à l’encontre des automatismes :

  • Maintenir des postures physiquement exigeantes
  • Retenir le souffle
  • Soutenir l’attention
  • Rester stable dans l’inconfort

La discipline de la retenue sexuelle s’inscrit naturellement dans cette orientation ascétique plus large. Elle correspond à une voie qui valorise la maîtrise, la canalisation de l’énergie et la souveraineté intérieure.

Et pourtant, la nuance est essentielle.

Le brahmacharya engage plusieurs axes de mise en œuvre, qui ne sont pas toujours parfaitement cohérents entre eux. Lorsqu’il est envisagé sous l’angle de la retenue sexuelle, il se manifeste selon différentes dynamiques :

  • Une position morale vis-à-vis de la sexualité
  • La protection contre les comportements compulsifs
  • L’évitement de la dissipation énergétique
  • Le développement d’une maîtrise plutôt que d’être dominé par l’impulsion

Ces interprétations se recoupent, sans être identiques.

En même temps, comme nous allons voir plus tard, le brahmacharya possède aussi une dimension ancrée, concrète et psychologiquement mature — qui dépasse la morale, l’ascétisme ou la répression. 

Du célibat à la culture de la rétention

La conservation de l’énergie sexuelle

Dans le hatha yoga traditionnel, la conservation de l’énergie sexuelle était envisagée comme une stratégie d’éveil énergétique. Les notions de bindu, rajas ou d’ojas suggéraient qu’une essence vitale subtile pouvait être préservée, transformée puis redirigée vers un développement spirituel plus élevé.

Cette logique de conservation ne se limitait pas au yoga. On en retrouve des traces dans certains traités classiques comme le Kama Sutra, où la maîtrise de l’éjaculation apparaît comme un signe de contrôle et de raffinement.

Dans ces cadres, la rétention n’était pas seulement morale ; elle relevait d’une physiologie subtil énergétique.

La résurgence moderne de la rétention

Cette logique de retenue est encore présente aujourd’hui. On entend parfois des sportifs de haut niveau affirmer qu’ils évitent l’activité sexuelle avant un événement crucial. Le mouvement « NoFap », né en réaction à la surconsommation de pornographie en ligne, encourage principalement l’abandon de la pornographie et de la masturbation, certains de ses courants allant jusqu’à prôner une abstinence plus large comme moyen de rétablir un équilibre.

Dans certains milieux liés au biohacking et à la performance masculine, la rétention est également présentée comme un levier physiologique : elle serait susceptible d’augmenter la testostérone, d’intensifier la motivation ou d’améliorer la concentration.

Dans certaines formes de sexualité dite « sacrée », on retrouve également l’idée de préservation énergétique : en évitant l’éjaculation, on conserverait l’énergie contenue dans le sperme. Il existe d’ailleurs une tendance à considérer l’éjaculation masculine comme plus problématique que l’orgasme féminin. Selon cette perspective, la rétention permettrait d’accumuler de l’énergie et de devenir plus centré, plus puissant, plus rayonnant.

Entre héritage symbolique et promesse d’optimisation

Ce discours contemporain s’inscrit partiellement dans l’ancienne idée que l’éjaculation entraînerait une perte d’énergie.

Ayant une pratique soutenue du yoga et de la méditation depuis la fin des années 1990, tout en ayant mené une vie sexuelle active, je m’intéresse à examiner dans quelle mesure ces idées sont ancrées dans la réalité. Les théories yogiques anciennes ont souvent leur cohérence interne, mais je ne les prends pas pour des vérités sans les confronter à un regard lucide et contemporain.

C’est ici qu’un dialogue avec la science moderne devient pertinent, pour distinguer ce qui relève du symbolique, du psychologique et du physiologique.

Ce que dit réellement la science sur l’éjaculation et l’énergie

Lorsqu’on quitte le registre symbolique pour entrer dans celui de la physiologie, les données disponibles sont relativement claires.

À ce jour, aucune preuve scientifique solide ne confirme l’existence d’une accumulation mesurable d’énergie liée à la rétention du sperme. L’éjaculation n’est pas un événement métaboliquement coûteux, et rien n’indique qu’elle entraîne une diminution durable de la vitalité.

Les recherches portant sur la performance sportive ne montrent pas d’amélioration significative liée à l’abstinence sexuelle. Une méta-analyse publiée en 2022, regroupant neuf études en protocole croisé, conclut que l’activité sexuelle dans les 30 minutes à 24 heures précédant un test physique n’affecte ni la capacité aérobie, ni l’endurance musculaire, ni la force ou la puissance. Autrement dit : ni avantage à s’abstenir, ni désavantage à avoir une activité sexuelle1.

Certaines études ont observé une légère élévation transitoire de la testostérone après quelques jours d’abstinence, mais cet effet est bref et ne semble pas produire d’impact durable sur la force, l’endurance ou la concentration.

Sur le plan neurochimique, l’orgasme s’accompagne d’une augmentation de prolactine et d’oxytocine, ainsi que d’une modulation de la dopamine. Ces variations favorisent la détente et l’activation du système parasympathique, ce qui peut expliquer la sensation temporaire de relâchement ou de fatigue. Il s’agit cependant d’un phénomène aigu, non d’un épuisement progressif d’une réserve vitale2.

Certaines grandes études épidémiologiques suggèrent même qu’une fréquence d’éjaculation plus élevée est associée à un risque réduit de cancer de la prostate. Une vaste étude prospective menée par des chercheurs de l’Université Harvard, portant sur plusieurs dizaines de milliers d’hommes suivis pendant plus de dix ans, a ainsi observé qu’une fréquence d’éjaculation plus élevée était corrélée à un risque significativement plus faible de cancer prostatique3.

Cela invite à nuancer les discours alarmistes sur une prétendue « perte vitale » liée à l’éjaculation.

Mettre les choses en perspective

Si l’objectif est d’augmenter la stabilité intérieure, la concentration et la vitalité, il est important de rappeler que les bénéfices du yoga et de la méditation sont, eux, largement documentés par la recherche contemporaine.

La réduction du stress, l’amélioration de la régulation émotionnelle et l’augmentation de la concentration disposent d’un socle scientifique solide. Certaines études suggèrent également des effets positifs sur la récupération, l’équilibre, la respiration et, indirectement, la performance physique.

Ces bénéfices s’inscrivent dans un champ de recherche aujourd’hui robuste et largement documenté.

Aller plus loin dans la pratique

Si ces réflexions vous parlent, nous partageons chaque semaine des articles approfondis sur le yoga et la méditation.

Sexualité, santé et équilibre psychologique

Neurochimie de l’attachement et régulation du stress

Si l’on considère les données scientifiques contemporaines, la sexualité vécue dans un cadre sain et choisi n’apparaît pas comme un obstacle à la santé — ni physique, ni psychologique.

L’activité sexuelle s’accompagne de variations neurochimiques bien documentées. L’orgasme favorise notamment la libération d’oxytocine, impliquée dans l’attachement et la confiance interpersonnelle, ainsi que d’endorphines et de dopamine. Ces mécanismes contribuent à la réduction du stress et à un sentiment de détente post-relationnelle.

Sur le plan du système nerveux autonome, la sexualité active le système parasympathique, associé à la récupération, à la régulation émotionnelle et à l’apaisement physiologique.


Satisfaction relationnelle et santé globale

Par ailleurs, une sexualité saine et choisie est corrélée au bien-être psychologique, à la satisfaction de vie et à une meilleure régulation émotionnelle. Une revue rigoureuse publiée en 2012, synthétisant les données issues de la psychologie contemporaine de la sexualité, souligne que les relations sexuelles consensuelles et satisfaisantes sont associées à des indicateurs positifs de santé mentale et relationnelle4.

Les recherches en psychologie et en santé publique montrent également qu’une relation intime satisfaisante est corrélée à une diminution de la détresse psychologique et, dans certaines études longitudinales, à une meilleure santé cardiovasculaire ainsi qu’à une plus grande longévité.

Une sexualité épanouie s’inscrit ainsi dans un ensemble plus large de facteurs protecteurs : qualité du lien, sécurité affective, soutien émotionnel. À ce jour, aucune donnée solide ne suggère qu’une vie sexuelle dynamique, lorsqu’elle est vécue de manière consciente et non compulsive, soit délétère pour la santé.

Sexualité saine versus sexualité compulsive

Il est crucial de distinguer une sexualité saine d’un comportement compulsif.

Les difficultés souvent associées à la sexualité — perte de contrôle, sentiment de honte, baisse d’estime de soi, impression de perte de temps ou de fatigue mentale — apparaissent principalement dans des contextes de comportement compulsif ou de consommation excessive de pornographie.

Les recherches contemporaines décrivent ces dynamiques sous l’angle d’une dérégulation du système de récompense et du conditionnement comportemental — au point que le trouble du comportement sexuel compulsif est désormais reconnu dans la classification internationale des maladies5.

Dans ces cas précis, une abstinence temporaire peut effectivement produire un sentiment de regain d’énergie ou de clarté — non parce qu’une substance vitale aurait été conservée, mais parce qu’un cycle de stimulation excessive a été interrompu.

La biologie ne confirme donc pas l’idée d’une vitalité stockée qui s’épuiserait mécaniquement à chaque éjaculation. En revanche, la psychologie et la neurobiologie permettent de comprendre pourquoi la retenue peut subjectivement renforcer le sentiment de contrôle et de cohérence lorsqu’elle rompt un schéma compulsif.

Rien, dans les données biologiques contemporaines, ne permet d’affirmer qu’une sexualité équilibrée soit intrinsèquement anti-spirituelle. La question n’est donc peut-être pas celle de la suppression, mais de l’intégration.

J’explore d’ailleurs plus en détail comment une pratique régulière du yoga peut enrichir et transformer la vie sexuelle dans cet article consacré aux liens entre yoga et sexualité.

Deux profils presque en train de s’embrasser, leurs lèvres séparées par un souffle visible, symbolisant la tension et la retenue.
La proximité sans contact : une image de tension maîtrisée.
Photo : Klara Kulikova / Unsplash

Le célibat institutionnel : entre idéal et réalité

Les recherches disponibles sur le célibat institutionnel obligatoire ne montrent pas que cette pratique garantisse, en elle-même, un meilleur équilibre psychologique ou une intégrité morale supérieure. Le psychologue Thomas G. Plante, qui a étudié le bien-être des prêtres catholiques aux États-Unis, souligne que la santé psychologique des personnes engagées dans le célibat dépend avant tout de facteurs personnels et contextuels — maturité affective, qualité du soutien communautaire, stabilité de l’environnement — plutôt que de la règle du célibat en tant que telle6.

Autrement dit, l’équilibre intérieur dépend moins de l’abstinence elle-même que du libre consentement à ce choix et de la qualité du cadre relationnel dans lequel il s’inscrit.

Lorsque le célibat est imposé dans des structures hiérarchiques fermées, des tensions peuvent apparaître. Les scandales observés au sein d’institutions religieuses ou de certaines communautés spirituelles ne s’expliquent pas par le célibat seul, mais par des dynamiques de pouvoir, le secret institutionnel et l’absence de contre-pouvoirs. Le célibat ne provoque pas mécaniquement ces dérives ; il ne constitue pas non plus une protection automatique contre elles.

Anecdote d’un élève

Une de mes élèves s’était auparavant engagée dans une lignée de yoga moderne idéalisant le célibat. Elle m’a confié avoir vécu une relation avec un enseignant d’une certaine ancienneté dans la hiérarchie, malgré un discours officiel valorisant strictement l’abstinence.

Ce décalage illustre un phénomène fréquent : lorsque l’idéal affiché ne s’accorde pas avec la réalité humaine, la tension ne disparaît pas — elle se déplace.

La tension culturelle : Occident et Inde moderne

Lorsque l’on parle de célibat dans le yoga contemporain, une tension culturelle apparaît immédiatement.

Sexualité et autonomie en Occident

En Europe et en Amérique du Nord, la sexualité est largement intégrée comme un espace d’expression individuelle. Depuis les mouvements de libération sexuelle, elle est associée à l’autonomie, à l’exploration et à l’épanouissement personnel — parfois jusqu’à l’excès et à la surstimulation.

Retenue et contrôle dans l’Inde moderne

En Inde moderne, la sexualité demeure beaucoup plus encadrée socialement. Elle est souvent liée au mariage, à la retenue et à une certaine pudeur publique. Cette réalité culturelle dépasse largement le yoga — elle structure encore une grande partie du tissu social.

Je l’ai observé à plusieurs reprises. Certaines écoles de yoga valorisent explicitement le célibat ou la forte retenue sexuelle. Lors d’un séjour d’un mois dans un centre ayurvédique de régénération au Kérala, il était clairement indiqué que toute activité sexuelle devait être évitée, car elle « interférerait » avec le processus de guérison.

Un autre exemple m’a frappé en relisant un manuel de yoga publié dans les années 1960. Le guru indien y affirme qu’une pratique intense de pranayama, menée sans vivre dans le célibat, pourrait conduire à des troubles mentaux.

Face à ces discours, je crois qu’il est nécessaire d’être lucide.

Le célibat dans le yoga contemporain : entre culture et spiritualité

Lorsque le yoga moderne affirme que le célibat favorise la clarté, la pureté ou la guérison, il est utile de replacer ces affirmations dans leur arrière-plan culturel.

Les traditions yogiques contemporaines se sont développées au sein d’une société où la sexualité demeure fortement encadrée. Il est donc probable que certaines prescriptions présentées comme spirituelles prolongent également des normes sociales plus larges. Il serait naïf d’imaginer que le yoga moderne en soit totalement indépendant.

Autrement dit, le brahmacharya tel qu’il est formulé aujourd’hui ne peut être compris sans tenir compte du cadre culturel dans lequel il a émergé.

Lumière dorée du soleil traversant des herbes hautes.
La vitalité ne se conserve pas — elle se régule.
Photo : Kent Pilcher

La discipline pratique : quand le brahmacharya devient un choix stratégique

Un argument non moral, mais organisationnel

Il existe un argument en faveur du célibat qui n’a rien de moral ni d’idéologique. Un argument simplement pratique.

Lorsque votre vie s’organise réellement autour de la sadhana — en retraite prolongée, immersion en ashram, formation intensive ou pratique individuelle à haut volume — la question de la sexualité change de nature. Elle ne relève plus d’un idéal abstrait. Elle devient une question d’organisation.

Temps, régularité et bande passante mentale

Une pratique exigeante demande régularité, stabilité et constance. Elle suppose un lever matinal fiable, un sommeil de qualité et une continuité dans l’effort. Or une relation amoureuse mobilise du temps, de l’attention et une disponibilité émotionnelle réelle. Elle implique des échanges, des ajustements, parfois des soirées plus tardives. Ce n’est pas un jugement. C’est un constat.

Lorsque l’on parle de « perte d’énergie » à travers la sexualité, il n’est pas nécessairement question d’une fuite mystique liée à l’orgasme. Dans un contexte de pratique intensive, l’énergie désigne quelque chose de très concret : le temps disponible, la régularité du rythme de vie, la capacité à se lever chaque matin à la même heure et à consacrer plusieurs heures à la pratique sans dispersion.

Dans ce cadre, choisir le brahmacharya pendant une période d’immersion peut tout simplement être une décision cohérente avec l’intensité recherchée.

Un effet parfois spontané

Il est d’ailleurs intéressant d’observer qu’au cours de retraites longues de nombreux participants rapportaient spontanément une diminution, voire une disparition temporaire de l’intérêt sexuel. C’était un commentaire que j’ai entendu à plusieurs reprises lors des retraites de trois mois au centre de retraite Haa en Suède. 

Ce phénomène illustre une bascule physiologique : lorsque le système nerveux quitte son mode de vigilance et de recherche de récompense pour entrer dans un état de restauration profonde — un processus documenté lors de retraites intensives7 — le besoin de stimulations externes diminue naturellement.

Néo-tantra et sexualité sans éjaculation

Il existe aujourd’hui une autre approche, distincte du célibat : non pas l’abstinence, mais le contrôle de l’éjaculation.

Neo tantra – le yoga du sex

Dans certains courants de néo-tantra — mouvement occidental mêlant vision sex-positive, yoga et méditation — l’idée centrale n’est pas d’éviter la sexualité, mais d’éviter l’orgasme, en particulier l’éjaculation masculine.

Ce courant s’inspire librement du Kama Sutra, de certaines idées issues du taoïsme sexuel et d’un imaginaire associé au mot « tantra ». Mais malgré son nom, le néo-tantra occidental entretient peu de continuité doctrinale avec le tantra historique tel qu’il est étudié dans les traditions hindoues et bouddhiques. Les chercheurs en études tantriques soulignent qu’il s’agit d’un mouvement moderne de développement personnel utilisant un vocabulaire tantrique sans prolonger une tradition initiatique précise.

Comme l’a également souligné le Dr Ben Williams lors d’une formation en ligne sur le tantra que j’ai suivie, le néo-tantra entretient très peu de liens directs avec le tantra traditionnel indien. Cela n’enlève rien au fait qu’il puisse avoir un intérêt pratique pour votre vie sexuelle — mais il convient de ne pas confondre ces deux univers.

Le principe : prolonger l’excitation

L’idée centrale est simple : maintenir un état d’excitation prolongée sans atteindre le pic orgasmique — ce que l’on appelle aujourd’hui le « edging ».

Selon cette perspective, l’orgasme constituerait une décharge abrupte, tandis qu’une sexualité non-éjaculatoire permettrait de rester dans une expansion continue de sensation et de présence. Certains enseignants de néo-tantra vont jusqu’à présenter l’orgasme comme une forme d’addiction. Le formateur néerlandais Alex Wortman, par exemple, soutient que la recherche répétée du pic orgasmique entretient une dynamique comparable à un comportement addictif.

Mon expérience personnelle

À une période de ma vie, curieux des pratiques corps-esprit, j’ai expérimenté une forme de sexualité méditative quotidienne, avec une éjaculation planifiée environ tous les huit jours.

Progressivement, le plaisir s’est déplacé. Il ne résidait plus dans le pic orgasmique, mais dans une expansion diffuse, englobant l’ensemble du corps — et au-delà. L’éjaculation est devenue accessoire, même moins satisfaisante que l’état d’expansion prolongée.

Fait intéressant, j’ai eu l’impression que cette pratique contribuait positivement à mon état mental et émotionnel.

Mais il faut rester prudent dans l’interprétation. Les effets observés provenaient-ils de la dimension sexuelle elle-même, ou du fait que cette pratique était menée comme une méditation structurée, avec attention soutenue et régularité ? Probablement d’un mélange des deux.

Sexualité méditative et yoga avancé : deux dynamiques différentes

Cette expérience ne fait pas de moi un expert du yoga sexuel.

Swami Janakananda, mon maître, a organisé dans les années 1980 des rituels tantriques en collaboration avec Ajit Mookerjee, ancien conservateur du musée du Tantra à New Delhi et auteur de plusieurs ouvrages sur le tantrisme traditionnel. Janakananda considérait cependant que les effets de ces rituels étaient incomparables avec ceux du yoga avancé, notamment le kriya yoga.

De même, Yogani, fondateur d’Advanced Yoga Practices, qui a également exploré la sexualité méditative, estime que l’impact des pratiques sexuelles reste secondaire par rapport aux effets profonds de la méditation et du pranayama8.

Au-delà des expériences individuelles et des modèles théoriques, voici les points essentiels pour naviguer dans la notion de brahmacharya aujourd’hui :

7 points à retenir sur le brahmacharya

  • Le brahmacharya ne signifie pas uniquement célibat.
    Il désigne aussi une conduite alignée avec une vérité plus élevée. La retenue sexuelle n’en est qu’une interprétation possible.
  • La valorisation du célibat a une histoire ascétique.
    Elle s’inscrit dans une logique de maîtrise et de canalisation propre à de nombreuses traditions spirituelles.
  • Les théories de « conservation d’énergie sexuelle » relèvent surtout d’un modèle symbolique.
    La science contemporaine ne confirme pas la possibilité d’une accumulation d’énergie mesurable liée à la rétention du sperme.
  • Une sexualité saine n’est pas incompatible avec le bien-être ni avec la pratique spirituelle.
    Les données scientifiques actuelles ne soutiennent pas l’idée qu’elle affaiblirait durablement la vitalité.
  • La retenue peut avoir un effet bénéfique lorsqu’elle rompt une dynamique compulsive.
    Ce bénéfice relève davantage de la régulation psychologique que d’une perte ou d’un gain énergétique mystique.
  • Dans le yoga moderne, le discours sur le célibat reflète aussi un contexte culturel.
    Il ne peut pas être séparé des normes sociales de l’Inde contemporaine.
  • Au sein d’une pratique de yoga intensive, le célibat peut être un choix stratégique.
    Non par pureté morale, mais pour préserver le temps, la régularité et la disponibilité nécessaires à la sadhana.

Sources

  1. Zavorsky, G. S., & Brooks, R. A. (2022). The influence of sexual activity on athletic performance: A systematic review and meta-analyses. Scientific Reports, 12, 15609. ↩︎
  2. Exton, M. S., Krüger, T. H. C., Bursch, N., Haake, P., Knapp, W., Schedlowski, M., & Hartmann, U. (2001). Coitus-induced orgasm stimulates prolactin secretion in healthy subjects. Journal of Endocrinology, 171(1), 59–65. ↩︎
  3. Rider, J. R., Wilson, K. M., Sinnott, J. A., Kelly, R. S., Mucci, L. A., & Giovannucci, E. L. (2016). Ejaculation frequency and risk of prostate cancer: Updated results with an additional decade of follow-up. European Urology, 70(6), 974–982. ↩︎
  4. Diamond, L. M., & Huebner, D. M. (2012). Is good sex good for you? Rethinking sexuality and health. Social and Personality Psychology Compass, 6(1), 54–69. ↩︎
  5. World Health Organization. (2019). International Classification of Diseases 11th Revision (ICD-11): Compulsive Sexual Behaviour Disorder.
    https://icd.who.int/browse/2025-01/mms/en#1630268048 ↩︎
  6. Plante, T. G. (2009). Catholic priests in the United States: Psychological health and well-being. Praeger. ↩︎
  7. Jacobs, T. L., Epel, E. S., Lin, J., Blackburn, E. H., Wolkowitz, O. M., Bridwell, D. A., Zanesco, A. P., Aichele, S. R., Sahdra, B. K., MacLean, K. A., King, B. G., & Saron, C. D. (2011). Intensive meditation training, immune cell telomerase activity, and psychological mediators. Psychoneuroendocrinology, 36(5), 664–681.  ↩︎
  8. Yogani. (2006). Tantra: Discovering the power of pre-orgasmic sex (AYP Enlightenment Series). AYP Publishing. ↩︎
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Christian Möllenhoff 2024
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Christian Möllenhoff

Professeur de yoga et formateur d’enseignants, Christian est reconnu pour sa pédagogie rigoureuse et inspirante. Il est le professeur principal de l’école Yoga & Méditation Paris, le créateur du site Forceful Tranquility, et l’auteur principal de ce blog.

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