Hatha Yoga

Par Christian Möllenhoff – Publié le 2 novembre 2014

Exercise hatha yoga - maha mudra

Sir John Woodroffe, un des premiers yogis occidentaux pratiquant l’exercice hatha yoga maha vedha mudra.

La plupart de ceux qui disent enseigner le hatha yoga à Paris (et d’ailleurs partout dans le monde occidental) veulent dire qu’ils enseignent un yoga postural effectué lentement. Pour d’autres, le hatha yoga englobe tous les nombreux styles de yoga corporel contemporain. Cependant, ceci ne correspond pas au hatha yoga tel qu’il est décrit dans les textes sanskrits médiévaux.  

Etymologie
Le terme hatha apparaît écrit dans des textes sanskrits au 11ème siècle. Littéralement, hatha signifie force. Il n’est pas expliqué dans les premiers textes, mais compte tenu de la relation proche entre hatha yoga et ascétisme, il est probable que cette signification implique que le hatha yoga était difficile et que les résultats s’obtenaient uniquement grâce à la force et à l’assiduité.

Le Yogabija est un texte sanskrit apparu relativement tard. Il accorde au hatha yoga une définition ésotérique souvent répétée dans les textes ultérieurs. Selon le Yogabija ha veut dire le soleil et tha la lune : hatha yoga est leur union. La signification n’est pas claire, mais on pourrait interpréter cela comme des références aux ida et pingala nadi, prana et apana, shiva et shakti ou, la semence et le sang menstruel.

Contexte
Le hatha yoga est né parmi les ascètes. Les pratiques dominantes chez ces yogis étaient tapasya (austérités spirituelles), mantra, invocation chamaniste et renonciation. Le hatha yoga était pour ces yogis, une pratique supplémentaire.

Le hatha yoga était une pratique accessible, à la différence d’autres voies qui demandaient des initiations rigides et des rituels compliqués. Pour pratiquer, seules les instructions du guru étaient nécessaires. Hatha était un mouvement populaire qui au début se développa hors des grandes lignées. Le premier but de la pratique était, comme dans le yoga en général, mukti, la libération. Le second consistait à obtenir des siddhis, des pouvoirs supranaturels.

L’ordre de Natha Sampradaya est l’ordre au sein duquel le hatha yoga atteint son apogée. Selon la légende, le guru Matsyendranath, un des fondateurs de cet ordre, avait surpris Shiva donnant un enseignement à sa conjointe Parvati. Ainsi il apprit les secrets du yoga.

Les textes sanskrits médiévaux
Les pratiquants médiévaux du hatha yoga nous ont laissé des artefacts sous la forme de textes. Les deux textes les plus anciens décrivant un hatha yoga systématisé sont le Dattatreyayogasastra et le Goraksasataka, tous deux datés du 13ème siècle. On retrouve les traces de certaines techniques isolées jusqu’à plus de mille ans plus tôt.

Ces textes, n’étant pas des manuels de pratique, sont assez peu détaillés et ne permettent pas une pratique véritable. En fait, ils soulignent souvent l’intérêt de garder les pratiques secrètes pour préserver leur puissance et l’importance d’un guru pour une transmission correcte. Les textes du hatha yoga ont davantage été rédigés comme un rappel, une source d’inspiration. Ils sont aussi la marque d’une autorité envers les non-initiés.

Le texte le plus connu sur le sujet est le Hatha Yoga Pradipika de Swatmarama. Il est daté du 15ème siècle. C’est une compilation de textes plus anciens. Selon James Malinson, chercheur dans le domaine du yoga, ce texte comprend des vers issus d’au moins vingt textes plus anciens encore, notamment le Dattatreyayogasastra et le Goraksasataka.

Une multitude de textes postdate le Hatha Yoga Pradipika. Autour du 17ème siècle le hatha yoga a vu ses pratiques intégrées dans la plupart d’autres approches de yoga et même parmi des courants de yoga plus orthodoxes.

Pour le hatha yogi le corps subtil est le point de départ.

Dans le hatha yoga, le corps psychique est le point de départ des pratiques. Ici les chakras et le réseau subtil sont visualisés symboliquement. (Image : British Library)

Processus psychiques
Le corps subtil, invisible à l’œil nu, est le point de départ du hatha yoga. Les métaphores décrivant les processus psychiques influencés par ces techniques, semblent avoir été développées au cours du temps. Dans les toutes premières formulations du hatha yoga, l’objet de la pratique était de préserver l’essence de la vie, identifiée comme bindu ou amrit (l’équivalent subtil ou semence) chez l’homme et, comme mentionné seulement occasionnellement, rajas (fluide menstruel) chez la femme.

Dans les formulations ultérieures, le système tantrique des chakras et la kundalini sont ajoutés au système axé sur bindu et intégrés avec celui-ci. Selon le Goraksasataka, les buts du hatha yoga sont atteints par la conquête de la respiration ; la respiration, le mental et les énergies vitales étant étroitement liés.

Pratiques
Les pratiques qui distinguent le hatha yoga des autres yogas sont avant tout les mudras, une variété de techniques physiques visant à éveiller la kundalini, et les kumbhakas, les retentions du souffle. Le mudra du hatha yoga ne doit pas être confondu avec les gestes rituels de main tantrique, aussi appelés mudra. Le nombre de mudra varie selon les textes. Le Hatha Yoga Pradipika en décrit onze.

Exercise hatha yoga - yoni mudra

Sir John Woodroffe pratiquant yoni mudra assis dans siddhasana.

Le hatha yoga partage un certain nombre d’éléments avec d’autres courants de yoga plus anciens ; pratyahara abstraction, dharana concentration, visualisation et dhyana – la méditation et samadhi.

Samadhi, comme dans d’autres voies de yoga, est la pratique la plus raffinée. C’est un état où la conscience individuelle du yogi est complètement détachée de son contenu pour résider dans la conscience universelle. En étant fermement établi dans cet état, le yogi atteint la libération.

Dans le Hatha Yoga Pradipika, les shat karmas – processus de purification – aussi emblématiques de ce yoga y sont décrits, ainsi que nadanusandhana, l’écoute d’une succession de sons psychiques.

Asana dans le hatha yoga
Bien que l’asana – la posture – est aujourd’hui devenue quasiment synonyme du hatha yoga, les asanas dans le hatha yoga tel que décrit dans les textes d’origine en sanskrit, prennent beaucoup moins de place.

Le terme asana veut dire siège. Dans le yoga classique, ce mot est employé pour désigner une posture de méditation. Aussi les premiers textes du hatha yoga, décrivent les asanas purement comme des postures de méditation. Le Goraksasataka en mentionne seulement deux : padmasana et vajrasana.

Dans le Hatha Yoga Pradipika les asanas ont évolué jusqu’à comprendre 15 postures ; 8 d’entre elles sont des postures adaptées à la méditation. Les textes plus récents accordent davantage d’importance aux asanas. Au 17ème siècle, Hatharathnavali est le premier écrit à donner un nom aux 84 asanas. La plupart sont des postures assise, quelques-unes se font sur le dos, le ventre ou sur les mains. Une seule se pratique debout.

Autre exemple encore plus récent le Joga Pradipika rédigé en 1737. Il en décrit également 84. Toutes ces postures, à l’exception de 12, sont des postures assises, la plupart des postures de méditation difficiles. Parmi les asanas non assises, 3 sont des inversions, 8 se font en position allongée sur le dos et 1, mayurasana, se fait sur les mains. Aucune posture ne se pratique debout.

Les pratiques dynamiques, souvent debout et emblématiques du yoga corporel moderne, sont absentes des textes sanskrits du hatha yoga, même dans les textes les plus récents.

Mark Singleton, enseignant et chercheur (St. John’s College, Santa Fé, Nouveau Mexique) a consacré le sujet de sa thèse de Doctorat aux origines du yoga postural moderne. Dans son ouvrage publié en 2010 et intitulé Yoga Body : the origins of modern Posture practice, il explique de façon convaincante comment des pratiques telles que la gymnastique scandinave ou des exercices amenés en Inde par l’armée anglaise, ont évolué pour devenir le yoga moderne que nous connaissons.

« Hatha yoga » moderne
Les pratiques modernes qui utilisent erronément les termes « hatha yoga », ont non seulement réinventé les asanas, mais elles ont également supprimé la totalité ou presque, des autres pratiques. Le « hatha yoga » moderne ne partage pas non plus le même but que le hatha yoga médiéval. Des aspects tels que libération, éveil de la kundalini et pouvoirs supranaturels ont dû céder leur place au profit de souplesse, force musculaire et bien-être.

Le yoga moderne est une invention récente inspirée du hatha yoga ancien. C’est une invention qui, dans ses meilleures manifestations, est utile comme supplément aux techniques d’origine. Avec peu d’exceptions les actuels professeurs de yoga n’ont pas la connaissance de ces techniques et le hatha yoga moderne reste une gymnastique habillée de sanskrit.

Hatha yoga à Paris et en Inde
Le yoga que nous enseignons à Yoga & méditation Paris – celui de Swami Satayanada Saraswati – est l’un des rares yogas contemporains à comprendre tous les éléments du hatha yoga tels que décrits dans les textes fondateurs. Même si cette approche est ancrée dans la tradition, elle aussi a été influencée par les courants du 20ème siècle. A mon avis, ces influences ont été intégrées de manière cohérente comme support pour les techniques avancées.

Swami Satyananda Swami était un sannyasin de l’ordre Dasnami – l’ordre des dix noms. C’est un ordre historiquement lié au hatha yoga et au sein duquel certains des derniers textes fondateurs ont été rédigés.

Le hatha yoga a fleuri durant le Moyen Âge. Aujourd’hui, même parmi les yogis des ordres monastiques en Inde, le hatha yoga a quasiment disparu. C’est également le cas au sein du Natha Sampradaya, qui a historiquement été porteur de cette tradition.

A propos de l’auteur
Christian Möllenhoff est suédois, il habite en France depuis 2010. Professeur de yoga et de méditation, formateur d’enseignants, il est connu pour ses longues séances et sa pédagogie des plus rigoureuses. Sa connaissance approfondie confère à son enseignement puissance et authenticité. Christian est le professeur principal de l’école Yoga & méditation Paris et le créateur du site Forceful Tranquility où il dispense ses cours en ligne.