Idées reçues sur le pranayama

Par Christian Möllenhoff – publié le 26 juin 2019

Femme durant nadi shodan pranayama.

Nous rencontrons souvent des pratiquants qui ont des idées reçues sur le pranayama. Bien souvent malheureusement, celles-ci leur ont été transmises par d’autres professeurs de yoga. Le yoga d’aujourd’hui est tellement orienté sur le corps que la plupart des enseignants n’ont pas suffisamment d’expérience avec les pranayama pour pouvoir en parler de manière satisfaisante.

Six mythes sur les pranayama à déconstruire de toute urgence

1. Il est nécessaire de maîtriser les postures avant d’aborder les pranayama

“Étant donné la façon dont vous pratiquez les postures, vous ne serez jamais prêts pour les pranayama.” Tels ont été les propos tenus par un professeur de yoga Iyengar lors d’une confrontation avec ses élèves dans un centre de yoga à Rome en Italie.

En réalité, il n’est pas nécessaire d’être un bon pratiquant en yoga postural pour tirer bénéfice du pranayama. En fait, la plupart des postures physiques des traditions du yoga moderne (Ashtanga, Iyengar, Vinyasa, Bikram, etc) n’existaient même pas lorsque les pranayama ont été inventés par les hatha yogis il y a plus de 1000 ans.

Dans toutes les traditions ancestrales du hatha yoga, on place les asana – les postures – avant les pranayama. Cependant, par postures, on entend surtout les postures de méditation dans lesquelles on s’assoit pour la pratique du pranayama. Cela signifie qu’on considère qu’il faut savoir être bien assis, dans la posture du lotus (padmasana) ou en siddhasana par exemple. Pour les pratiquants débutants et intermédiaires, je recommande sukhasana. C’est une posture de méditation simple qui, avec un peu de pratique, est abordable par presque tout le monde.

S’il n’est pas nécessaire de maîtriser les asana du yoga moderne, les pratiquer avant les pranayama est toutefois utile. Surtout pour les débutants. Le but n’est pas le perfectionnement des postures ou l’alignement mais leurs effets bénéfiques sur l’état mental et le système nerveux.

Nous enseignons les pranayama pour les débutants dès la première séance, c’est l’un des moments clés de nos séances.

2. Le pranayama peut éveiller la kundalini de manière brutale et incontrôlée

Selon la conception yogique des choses, le pranayama est une pratique énergétique. Le mot “pranayama” signifie même “maîtriser l’énergie vitale”. Avec les pranayama, les yogis peuvent purifier leur réseau de canaux énergétiques et le vivifier, le rendre plus fort.

L’énergie peut-elle être éveillée trop rapidement et de manière brutale par la pratique du pranayama ? Certaine personnes vivent un éveil énergétique incontrôlé qui change leur perception et leur cognition de manière radicale. Le chercheur Steve Taylor a étudié les cas de personnes ayant eu de telles expériences. Il décrit les résultats de ses études dans son livre “The Leap”.

Selon lui, un éveil énergétique peut se produire de manière spontanée mais est, le plus souvent, consécutif à un choc, une perte ou une souffrance intense. Une pratique spirituelle intense sur une longue durée (pas nécessairement celle du pranayama) peut également y conduire, mais ces cas sont minoritaires.

Un éveil énergétique peut être perturbant pour les personnes qui l’expérimentent. Selon Taylor, l’état atteint se stabilise généralement après un certain temps et l’expérience vécue est positivement perçue la plupart du temps. Certaines personnes y voit là un éveil de la kundalini dont il est souvent fait allusion dans la tradition yogique.

Taylor remarque par contre que la littérature sanskrite afférente à la tradition yogique ne mentionne pas d’éventuelles complications. Les yogis ancestraux voyaient toujours l’éveil de la kundalini comme une expérience entièrement positive. Cela s’explique, d’après lui, par une pratique traditionnelle du yoga qui nous y prépare de manière graduelle et harmonieuse. Il estime aussi que les personnes pratiquant une discipline telle que le yoga ou la méditation développent une certaine structure conceptuelle. Elle leur permet d’accueillir et d’interpréter favorablement ces expériences et en facilite leur assimilation.

J’ai moi-même enseigné les pranayama à des milliers de personnes. Dans notre réseau de collègues, nous avons eu des dizaines de milliers d’étudiants. Avec notre approche, nous n’avons pas connu d’éveils énergétiques brusques et négatifs. Nos élèves témoignent rarement de montées d’énergie soudaines et transformatives mais quand cela arrive, c’est uniquement suite à une pratique journalière poussée de plusieurs heures (comme c’est le cas pendant une retraite de yoga).

Notre expérience concorde avec ce que dit Taylor. Grâce au yoga et au pranayama, on parvient à un éveil graduel et harmonieux. Les quelques personnes que je connais qui ont vécu des éveils énergétiques remarquables grâce à leur pratique en gardent une impression profondément positive.

Par contre, en cas de pratique intense du pranayama, il est sage de suivre les instructions d’un guide expérimenté. On doit respecter quelques consignes simples et il est nécessaire d’équilibrer l’énergie libérée avec une vie active.

3. Il est primordial de faire les verrouillages lors des rétentions du souffle

Une autre idée reçue sur les pranayama est qu’il serait nécessaire, pour une pratique sécurisée, d’effectuer les verrouillages lors des rétentions. Il existe trois verrouillages: le verrouillage du menton, celui de la racine et le verrouillage abdominal.

Certains professeurs s’étonnent que nous pratiquions parfois des rétentions sans les verrouillages, comme nous le faisons par exemple dans certaines postures de yoga.

Les verrouillages servent à contenir l’énergie, à la diriger et la faire circuler d’une certaine manière, ce qui est très utile mais pas indispensable. Certains pratiques se font mieux et de manière plus détendue sans verrouillages, nadi shodana pranayama par exemple.

Pratiquante du pranayama faisant le verrouillage du menton, le verrouillage de ventre et le verrouillage de la raçine.
Pratiquante du yoga faisant le verrouillage du menton, le verrouillage de ventre et le verrouillage de la racine. Il est une idée reçue sur le pranayama qu’il est obligatoire de faire ces verrouillages.

S’il était dangereux de pratiquer les rétentions sans verrouillages, que penser alors des apnéistes qui le font lors de chaque plongée ? Les bons apnéistes peuvent rester en rétention plus de 5 minutes. Les rétentions n’entraînent pas chez eux de problèmes sur le plan énergétique. Au contraire, ils en retirent même de grands bénéfices sur le plan mental.

4. Le pranayama peut endommager les poumons

J’ai lu dans des livres de yoga qu’il faut être très prudent avec les pranayama car les poumons seraient des organes particulièrement délicats. Je ne vois toutefois pas comment une pratique correcte des pranayama classiques du hatha yoga pourrait les endommager.

Trois chercheurs Indiens (Apar Avinash Saoji*, B.R. Raghavendra, N.K. Manjunath) ont effectué une étude méta relative aux recherches sur les pranayama. Cette étude, publiée en 2017, s’intitule “Les effets de régulation respiratoire yogique”. Suite à un examen minutieux des catalogues scientifiques PubMed, PubMed Central and IndMed, ils ont recensé plus de 1400 références d’études sur les pranayama et les ont ensuite analysées de plus près pour ne conserver que les plus pertinentes.

Concernant la question des risques, ils ont conclu que la pratique du pranayama est sécurisée et bénéfique quand elle est effectuée sous la guidance d’un enseignant qualifié. Dans toutes les études passées en revue, il n’est fait mention que de deux cas problématiques.

5. Lors des pranayama on manque d’oxygène et cela peut endommager le cerveau

Si le niveau d’oxygène atteint un seuil dangereusement bas durant une rétention volontaire, vous manquerez de vous évanouir et vous inspirerez spontanément. Même si c’est en théorie possible, il faut une volonté de fer pour y parvenir. Je n’ai jamais vu ni entendu parler d’un pratiquant de yoga à qui cela serait arrivé.

Un élève de mon maître – Swami Janakanada – qui était médecin de profession. Il voulait savoir jusqu’où son niveau de saturation en oxygène descendait lors de la respiration alternée. Afin de le découvrir, son équipe lui a fait passer un examen scrupuleux à l’Hôpital Karolinska à Stockholm.

Au cours de cet examen, il a effectué 5 cycles de nadi shodana pranayama. Un cycle se compose de trois étapes. Une inspiration, une rétention et une expiration selon le rapport 1:4:2. Il a mis environs 15 minutes pour réaliser ces cinq cycles. 13 secondes pour chaque inspiration, 52 secondes pour les rétentions et 26 pour les expirations. Un rythme plutôt lent donc.

Un anesthésiste avait placé un fin cathéter en plastique dans l’artère radiale de son bras gauche. Pendant nadi shodana, il lui préleva plusieurs échantillons de sang. Pendant l’expérience, le taux de saturation en oxygène est descendu au plus bas à 88% – un taux rassurant.

À titre de comparaison, le taux d’oxygène dans le sang à l’occasion de divers examens médicaux peut, chez des sujets en bonne santé, baisser jusqu’à 75% sans effets secondaires négatifs. En temps normal, le niveau de saturation est d’environ 97-99%.

En fait, l’envie de respirer ne provient pas du taux de saturation en oxygène dans le sang mais du taux de saturation en Co2. Ce taux monte beaucoup plus vite que celui en oxygène ne baisse. C’est pourquoi l’envie de respirer se manifeste bien avant qu’il soit réellement nécessaire de le faire.

Vous pouvez vous-même tester votre taux d’oxygène de manière moins précise avec un oxymètre qu’on met sur un doigt. Son coût avoisine les 20 euros.

6. Le pranayama peut rendre fou

L’autre jour sur YouTube, je suis tombé sur une professeur de yoga indienne relatant l’histoire horrifique d’un jeune garçon qui serait devenu fou après une seule rétention du souffle. Il lui aurait fallu un an d’hospitalisation en psychiatrie avant de recouvrer un état normal.

Cela démontre bien à quel point le sujet du pranayama éveille la peur même chez les professeurs de yoga expérimentés. Il peut aussi faire perdre la raison. Être Indien n’aide apparement pas.

Si le bon sens ne suffit pas pour comprendre qu’une rétention du souffle ne peut pas rendre fou, je vous invite à vous appuyer sur l’étude des trois chercheurs mentionnés ci-dessus pour vous en convaincre. Ils n’ont trouvé aucun cas de folie lié au pranayama dans les études enregistrées dans les plus grands catalogues scientifiques du monde.

Conclusion

Voilà donc les pires idées reçues sur le pranayama déconstruites. Ces idées, fondées sur la peur de l’inconnu et l’ignorance, démontrent l’importance d’apprendre le pranayama grâce aux instructions d’un professeur expérimenté le pratiquant lui-même.

A propos de l’auteur
Christian Möllenhoff est suédois, il habite en France depuis 2010. Professeur de yoga et de méditation, formateur d’enseignants, il est connu pour ses longues séances et sa pédagogie des plus rigoureuses. Sa connaissance approfondie confère à son enseignement puissance et authenticité. Christian est le professeur principal de l’école Yoga & méditation Paris et le créateur du site Forceful Tranquility où il dispense ses cours en ligne.